Interview – Alain Moueix

Bordeaux News 2012 – Interview Alain Moueix
Château Fonroque, Grand Cru Classé Saint-Emilion
Château Mazeyres, Pomerol

Est-il encore besoin d’évoquer ces deux châteaux qui, l’un à Saint-Émilion, l’autre à Pomerol, auront régulièrement pris place dans nos éditions successives ? Depuis longtemps, les vins de Fonroque et de Mazeyres ont acquis leurs titres de noblesse. N’est-ce pas à cela que se reconnaissent les vins à forte identité ? Nul besoin de les présenter. Ils possèdent leur propre langage et parlent d’eux-mêmes. À l’égal de certaines œuvres artistiques, ils mènent une existence autonome et n’ont plus qu’à venir au monde pour y être compris et accueillis.
Cependant, nos vingt ans de parution imposaient ce focus, moins pour mettre en lumière ce qui n’a plus à l’être, que pour rendre compte d’une conception de la viticulture : celle d’Alain Moueix. Lui non plus n’a guère besoin de présentations. Encore que ? Si l’on connaît son nom, indissociable des deux précédents, on connaît moins le cœur de sa pensée, laquelle mérite pourtant une attention toute particulière. C’est à elle que les vins de Fonroque et de Mazeyres doivent d’être ce qu’ils sont. Avec une ligne de conduite : la biodynamie.
Extravagance pour les uns, mot grossier pour les autres… mais pour Alain Moueix ?

La biodynamie : un concept ? Une mode ? Une méthode ?
Alain Moueix ‒ Non. Mieux vaudrait d’abord parler d’un « rapport au monde », au risque de passer pour un pur philosophe. Disons plutôt « rapport à la terre » pour être plus terre-à-terre. Il n’empêche. Je défie quiconque de me citer un seul exemple d’entreprise qui, aboutissant à une belle réalisation, n’ait été d’abord inspiré par une pensée que les gestes des hommes au travail ont ensuite relayée. La biodynamie est avant tout une façon de penser. Par « pensée », je ne fais pas référence à l’imagination débridée d’un illuminé. Je sais que pour certains, la biodynamie reste une tocade de dérangé. Erreur regrettable. Sa mise en pratique suppose des comportements très concrets qui n’ont pas grand-chose à voir avec des théories fumeuses de gourous. Entre autres, le sens de l’observation, le pragmatisme, la réactivité, la discipline, la rigueur… toutes choses qui réclament une bonne dose de sérieux et sans lesquelles la conversion d’une propriété en biodynamie ne saurait être envisagée.

Mais pour qui ne connaît rien à cette science, comment la lui faire toucher du doigt ?
A.M. ‒ D’une manière simple. Faire du vin suppose au préalable de faire pousser de la vigne. Jusque-là, je vous reconnais le droit d’affirmer que je n’ai inventé ni l’eau chaude, ni la poudre. Soit ! Mais cette vérité au parfum de truisme est le point de départ de la démarche. Y souscrire, c’est admettre de considérer qu’un pied de vigne est organiquement vivant, sur un sol qui l’est tout autant, et dans un environnement qui, lui aussi, vit. Dans une conception limitée du mot vie, le vivant se résume à son unique dimension humaine ; animale au mieux ; le végétal et le minéral passent à la trappe. Y passent aussi les phénomènes climatiques, les influences – pourtant avérées – que telle lune peut avoir, le mécanisme complexe des saisons, avec leur enchaînement et toutes les interférences qu’elles impliquent… bref, toutes les données naturelles qui, dans un jeu d’influences et d’échanges permanents, font et sont la nature. Or, que constate-t-on en observant nos méthodes traditionnelles d’agriculture en général et de viticulture en particulier ? Ce fait que les données naturelles ne sont que partiellement prises en compte, voire méprisées. À cela deux raisons : primo, l’incompréhension de la nature dans ses modes de fonctionnement ; deuxio, la peur qui en résulte. Peur et incompréhension sont toujours intimement liées. L’incompréhension génère la méconnaissance qui maintient dans l’inconnue ; et depuis que l’homme est homme, l’inconnue engendre toujours la peur. La peur du mildiou, la peur de la grêle, la peur du stress hydrique, et j’en passe.

Si, à l’inverse, vous entreprenez de comprendre ce qu’exprime la nature dans la façon qu’elle a de se comporter, vous commencez à découvrir le jeu de ses mécanismes, de ses rouages – rouages complexes certes, mais qui, patiemment décodés, finissent par vous offrir deux éléments majeurs : le bon « pourquoi ? », et le bon « comment ? ». Pourquoi une insuffisance des radicelles entraînant une sous-occupation des sols par les pieds ? Pourquoi, après une simple pluie d’été, un retour au cycle végétatif dans une vigne censée en être sortie ? À partir de là, vous n’êtes plus dans l’interprétation subjective de la nature, mais dans une lecture objective et rationnelle de ses phénomènes et de ses attentes.

La biodynamie pourrait donc se résumer à un triptyque : observer la nature dans toutes ses manifestations ; comprendre et assimiler la chaîne des causes et des effets qui ne sont que langage logique et expression de besoins fondamentaux. Répondre par le bon geste, au bon moment pour accompagner et servir le phénomène naturel. Ce faisant, il n’est plus besoin de forcer et contraindre, notamment par le recours quasi-permanent aux molécules chimiques.

Après dix années de pratique sur les terres de Fonroque, celles de Mazeyres livrent à présent le résultat de cette même approche. Qu’en est-il dans le verre ?
A.M. ‒ En admettant qu’on veuille représenter schématiquement ce qu’exprime un vin, on pourrait recourir au tracé d’une ligne ‒ une ligne horizontale, dont la longueur témoignerait de ses caractéristiques organoleptiques. Mais si longue que soit cette ligne, vous n’éprouverez en la suivant, rien d’autre qu’une plate horizontalité. Certainement, vous passerez d’une note à une autre, d’une impression à une autre, mais en y évoluant, vous ferez un constat : chaque point franchi sur la ligne efface l’autre. Un vin que je qualifierais d’horizontal n’est rien d’autre qu’un vin plat, unidimensionnel… un vin qui, du fait même de son horizontalité, se voit condamné à se retirer au fur et à mesure qu’il se donne.

Tracez maintenant une perpendiculaire au centre de cette même ligne et vous commencerez à visualiser ce que j’appelle un vin structuré et vertébré. La dimension n’est plus la même. Vous êtes en présence d’un espace, une sphère si vous préférez, venue de la seule richesse du vin et dans laquelle arômes, fraîcheur, bouquet, maturité se complètent pour se répondre dans une harmonie aussi complexe qu’unique. La biodynamie nous a donné cela à Fonroque et Château Mazeyres, engagé sur la même voie, ne cesse de se révéler d’année en année. Lorsqu’un vin parvient ainsi à devenir régulière promesse de devenir, c’est que la voie en question est bonne. Continuons à l’explorer.

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